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 Haiti-Refondation.org

Duvalier : La mémoire d’Ézéchiel Abélard

25 Février 2013, 03:49am

Publié par haiti-refondation-org

Duvalier : La mémoire d’Ézéchiel Abélard

Pour que justice soit rendue aux victimes du jeanclaudisme

Par Alain Saint-Victor

Nous reviendrons avec l’haleine de nos morts
Syto Cavé

J’ai appris le décès d’Ézéchiel au début des années 80. Il est mort en prison, à Fort Dimanche, rongé par la tuberculose. La nouvelle tomba comme un couperet.

J’ai rencontré Ézéchiel pour la première fois au milieu des années 70 au cours d’un après-midi d’été, au terme d’une partie de foot que des amis et moi avions pris l’habitude de disputer dans notre quartier. Il se présenta à nous tout simplement, avec cette réserve et cette affabilité si désarmantes que nous fûmes tout de suite attirés vers lui comme s’il était un grand frère. Alors âgé sans doute d’une vingtaine d’années, il nous parlait avec un enthousiasme débordant de cette nouvelle presse indépendante qui commençait à germer, à éclore.

C’était l’époque de la jeunesse jeanclaudienne. La débauche, l’obscurantisme, le pillage des biens de l’État étaient érigés en véritable culte. Le jeanclaudisme était à son apogée. On dansait le nouveau « konpa dirèk » des mini-jazz, plongé dans les brumes d’une inconscience quasi animale. Une bonne partie de la petite bourgeoisie goutant enfin après la longue nuit papadocratique d’un certain desserrement de l’étau-macoute s’extasia devant le jeune tyran, convaincue que les temps avaient vraiment changé. La répression, pourtant, se poursuivait sous différentes formes : sous la contrainte de la politique des droits de l’homme de Carter, elle était devenue plus insidieuse, moins apparente, mais tout aussi criminelle. Et dès que l’occasion fût propice, les sbires du régime multipliaient, un peu partout, les disparitions, les assassinats, les emprisonnements.

Mais, les traits fondamentaux du jeancladisme, c’est cette dégénérescence morale profonde, ce goût démesuré pour la grivoiserie, la paillardise, le stupre, la crétinerie, dont ce dernier était porteur et dont il imprégna le tissu social jusque dans ses fibres les plus subtils : on n’en finissait pas de compter les écoles bòlèt, les maisons de débauche, les bidonvilles. La désintégration de l’agriculture paysanne battait son plein, la déforestation et l’exode rural s’intensifiaient. Mais pour cette jeunesse jeanclaudienne qui percevait la réalité à partir de ses intérêts mesquins, de ses plaisirs de bas ventre, tout cela n’était qu’un monde virtuel, peuplé d’êtres sans âme, sans passion, sans humanité.

Ézéchiel nous montra un jour un exemplaire du Petit Samedi Soir. Les phrases que nous lisions avec avidité parvenaient à nos yeux d’adolescent comme des éclats de lumière. L’engouement pour les textes de Clitandre, d’Hérard était sans borne. Était-il possible d’écrire, de penser ainsi à l’ère du jeanclaudisme triomphant ? L’aurore semblait poindre à l’horizon. Nous nous rencontrions pour débattre, pour discuter les derniers articles, les éditoriaux de Marcus, les prises de position courageuses de Jean Dominique, dont nous buvions les paroles. L’écoute de l’émission dominicale de Jeando, Inter Actualités Magazine, était pour nous un rituel religieux.

Ézéchiel nous parlait de littérature, de théâtre. Nous commencions, sortant avec peine de notre bulle artificielle, à percevoir, à reconnaitre le monde réel, celui des paysans, des chômeurs, d’une jeunesse déboussolée ayant pour seul horizon la corruption et la prostitution, du monde des couloirs insalubres des quartiers populaires. Une lumière blafarde de lucioles transperçait de temps à autre l’épais brouillard du jeanclaudisme. Était-ce là le signe d’un temps nouveau ?

Ézéchiel nous fit visiter un dimanche soir les studios de Radio Métropole, où il animait seul une émission destinée aux mélomanes. Il manipulait avec une grande dextérité la console, et d’une voix mi-grave et mi-fluette, il parlait du dernier Jacques Brel. La radio était pour lui après le théâtre une deuxième passion.

C’était notre dernière rencontre avec Ézéchiel. Nous comprenions tard que dans le monde jeauclaudien les printemps ne durent que l’espace d’un matin. Bien avant l’écrasement de la presse indépendante, les hommes de main du régime, ces colporteurs de cadavres, l’avaient kidnappé un soir à la sortie de la Radio et l’enfermèrent dans ce lieu de supplices, de torture, de mort nommé Fort Dimanche. C’est dans un cachot de cette sinistre enceinte qu’il rendit son dernier soupir.

Pendant longtemps la disparition et la mort d’Ézéchiel restèrent pour nous qui étions ses jeunes amis une énigme. Nous ne comprenions pas pourquoi ce jeune homme plein de vie, débordant d’énergie, qui nous parlait de littérature, de théâtre avec cette simplicité et cette candeur juvénile fut la cible du régime. L’injustice qu’il a subie resta en nous comme un caillot de sang dans la gorge.


http://www.alterpresse.org/spip.php?article12386

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